LA PETITE FILLE QUI AIMAIT TROP LES ALLUMETTES

Gaëtan Soucy

Editions Boreal - 1998

La petite fille qui aimait trop les allumettes

 

Ce livre est indiscutablement un livre très fort. De ceux qui font frissoner, font dresser les poils sur votre peau. Une impression d'ivresse totale peut vous envahir. Vous risquez de vous sentir pris dans un tourbillon de mots. Le style comme l'histoire peut vous enivrer, vous emporter. Comme lorsqu'on lit ce livre de William Faulkner : "Tandis que j'agonise".

Il s'agit de l'histoire étrange de deux enfants d'une quinzaine d'années qui se retrouvent seuls et perdus, dans une immense demeure, une sorte de château. Ils sont confrontés à une soudaine liberté, de façon dramatique. Et ne savent pas comment apprivoiser cette liberté.
Leur père, un tyran familial brutal et torturé par ses démons, obsédé par la culpabilité et l'idée de chatiment, les a élevés complètement retirés du monde, et de la plus élémentaire réalité. Ce matin-là, celui où commence l'histoire, le père vient de se pendre. Les deux enfants ont trouvé sa dépouille au lever du jour.

L'un des deux adolescents cherche comment s'en sortir, cherche à démêler les fils du passé, à comprendre où ils en sont arrivés, et ce qui les attend. L'autre adolescent, après la perte du père et des repères, fonce tête baissée comme une brute irréfléchie.

La quête d'un cercueil pour enterrer le père, amène l'un des enfants à la rencontre des habitans du village. Elle évoque l'errance des personnages de Tandis que j'agonise accompagnant la dépouille de la mère.

Comme les personnages de Faulkner, les deux enfants sont maintenus autour de la dépouille qu'ils conservent, dans une espèce de saga familiale imperméable au reste du monde. Une saga qui les entraîne vers une issue déraisonnable, à la mesure de leur délire. Des deux enfants, l'un écrit tout ce qu'il se passe : il instruit le déroulement du passé, des souvenirs, le mystère familial, comme le déroulement du destin terrible qui les attend forcément (ils ont vécu en reclus, personne ne comprend le monde étrange dans lequel le père les a enfermé). Cet enfant-là, l'écrit-vain, celui qui a apprivoisé les mots et qui les utilise pour se sauver, le père l'a surnommé le "secrétarien". Parce que dans le style de Gaëtan Soucy, il y a le même jeu enivrant avec les mots, la même invention avec le langage qu'il peut y avoir chez Réjean Ducharme ou Sylvain Trudel (Le souffle de l'Harmatan).

Extrait :

Je posais la main sur la tête du bambin, où c'était blond et doux et me faisais de l'effet, je vous jure. C'est que plus d'une fois sur les illustrations nous en avions vu, mon frère et moi, en train de s'élever dans les airs à l'instar des ballons à cause des petites ailes qu'ils ont dans le dos et qu'ils conservent un certain nombre d'années en souvenir des limbes tant que la mue ne s'est pas achevée, et minute papillon ! pas question que tu me fasses le coup de l'ascension avant que j'en aie terminé avec toi ! Je lui ai mis donc la main sur la tête, comme je disais, mais peut être ne saisissait-il rien aux sons qui me jaillissaient de la langue comme d'un tremplin d'une souplesse extraordinaire, qui sait ? Les mots se forment dans l'enceinte de mes joues et ma langue les balaie au-dehors avec une célérité dont on n'a pas idée, et tout cela surpassait peut être la tête d'un bambin qui, tout ailé fût-il, m'arrivait à peine à la cuisse.